La réappropriation de l’espace public urbain : convivialité, partage et convictions

  • Posté par : admin
  • Le : 28 août 2017

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Action sociale, Réappropriation d'espace urbain


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« La vie citadine est libératrice » nous a appris la loi médiévale allemande. En effet, la vie urbaine est le lieu même des échanges sociaux, culturels, politiques, générationnels, commerciaux puisqu’elle concentre la diversité au sein d’un espace réduit : l’espace public qui est le sien. Bien que certaines politiques hostiles à des installations non-conventionnelles de populations marginales voient le jour, la ville reste un lieu d’hospitalité au travers de ses espaces extérieurs pour tous ceux qui ont la patience d’explorer ses possibilités d’accueil. De nombreuses innovations et manifestations culturelles nous poussent à vivre nos espaces urbains pleinement, en passant de plus en plus de temps à l’extérieur de nos logements. Alors, comment et pour qui est pensée cette ville du dehors, et surtout qui la pratique ?

Du mobilier pour se retrouver ensemble dehors

L’adoption du smartphone par la grande majorité des citadins a bouleversé nos modes de vie dans nos rapports au temps et à l’espace. Nous n’avons plus besoin d’ancrage et pouvons à loisir acheter à manger autant que louer un hôtel pour nos prochaines vacances en marchant dans la rue. Autrement dit sans avoir besoin d’un espace et d’un temps particulier. Dans cette perspective, les nouveaux abribus parisiens proposés par JCDecaux début 2015 qui n’ont pas été au goût de tout le monde disposent d’une technologie non-négligeable. Munis d’un port USB qui permet de recharger son smartphone en attendant le bus, les citadins n’ont plus à faire face à l’éternel problème de batterie, et peuvent vivre toute leur journée pleinement et activement dehors.

L’agence d’innovation urbaine Softwalks a elle aussi vite compris la récurrence de nos moments d’attente et propose tout un panel de mobiliers qui viennent tous agrémenter nos périodes de latence. Softwalks propose ainsi des chaises transportables qui se clipsent facilement au gré d’un échafaudage ou d’un poteau de signalisation. L’agence va plus loin en proposant aux passants de se réunir autour du « counter »: cette table fonctionne sur le même modèle, s’adaptant facilement pour s’accrocher aux différents éléments urbains. Il n’a jamais été aussi simple de se retrouver autour d’un café entre amis en pleine rue !

Dans cette dynamique, les Amstelldamois ne sont pas en reste avec le projet Bankjes Collectief qui a vu le jour en 2014. Jesse et Cathelijn sont les initiatrices de ce projet simple mais efficace : se réunir le premier dimanche de chaque mois entre mai et septembre sur un banc au pied d’un immeuble. L’engouement de la population a été quasi-immédiat et le banc public a retrouvé son rôle, créateur de lien social. Le succès de ce projet s’explique d’une part par la simplicité de mise en œuvre et d’autre part parce qu’il répond à une réelle envie de retrouver de la convivialité dans nos modes de vie citadins.

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Crédits photo : Horecatrends

Des événements culturels qui rassemblent

Mais, si nous sommes de plus en plus dehors, ce n’est pas seulement le résultat d’initiatives individuelles et de quartiers ; il existe une forte tendance à regrouper les habitants d’une même ville autour de rassemblements culturels.

S’il n’est plus nécessaire de présenter la Fête de la Musique qui a lieu chaque année le 21 juin et dont l’affluence est toujours à son comble, il existe d’autres exemples de festivités en plein air qui fédèrent les populations. C’est le cas du fameux karaoké qui a lieu tous les dimanches au Mauerpark, à Berlin. Joe Hatchiban se rend dans ce parc berlinois aux alentours de 14 heures avec son Bearpit Karaoke, une sorte de vélo charrette contenant tout le matériel de karaoké possible et invite chacun à chanter et le public à l’accompagner. Totalement gratuit, cette manifestation musicale est devenue un incontournable de la capitale allemande.

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Crédits photo : Vanupied

Si l’attachement à la rue peut se faire ville par ville, il peut également dépasser les frontières, c’est le cas du traditionnel PARK(ing) DAY qui se déroule chaque année dans le monde et s’exprime particulièrement en Europe. Le  PARK(ing) DAY est un événement mondial ouvert à tous, il a lieu chaque année le troisième week-end de septembre, et mobilise citoyens, artistes, activistes pour transformer temporairement des places de parking payantes en espaces végétalisés, artistiques et conviviaux. Pendant une journée, les espaces bétonnés deviennent des lieux d’initiatives engagées, originales, créatives et écologiques. Cet événement international d’initiative citoyenne est l’occasion de réfléchir au partage de l’espace public et d’imaginer de nouveaux usages urbains.

Quand le sport fédère

Si vivre la ville dehors est donc pour beaucoup l’occasion de se réapproprier collectivement des moments de partage, cela peut aussi être le moyen de se retrouver soi-même, et d’aller chercher ce qu’on ne peut faire chez soi, par manque de place ou de moyens. Ainsi, nombreux sont les sports à prendre place quasi-exclusivement dehors, sur l’asphalte partagé par tous.

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Crédits photo : Rollerblade

Dans cette perspective, l’association Pari Roller est un exemple assez éloquent. Depuis 1993, cette association propose des promenades urbaines, nocturnes et collectives tous les vendredis soir à Paris. Ces promenades dessinent une boucle, toujours la même, ayant pour point de départ et d’arrivée la gare Montparnasse. À l’origine constituée seulement d’une douzaine de personnes, la page Facebook de l’association compte aujourd’hui plus de vingt-mille membres. On le comprend, les réseaux sociaux ont facilité l’échange d’information sur ces randonnées qui répondent à un besoin plus large que le simple fait de faire du sport. En effet, en transformant ce qui n’était que des “randonnées sauvages” en association, les participants adhèrent à une éthique commune et répondent à une volonté partagée : celle d’être en ville ensemble. En ce sens, le sport invente un nouveau rapport aux espaces extérieurs, innove dans nos manières d’occuper le dehors et témoigne d’une besoin nouvelle forme d’appropriation de la ville.

 Nous ne citerons qu’un exemple représentatif : le skate-board. De nature essentiellement urbaine, la pratique du skate avait fait l’objet d’une exposition à la villa Noailles en 2016 qui revenait sur ces liens qui avec l’architecture. En effet, ce sport populaire prend appui sur les formes urbaines et les détourne afin de transformer la ville en véritable terrain de jeu. Des paysagistes comme Lawrence Halprin l’ont compris, et à travers de projets tels que le Lovejoy Fountain Park ont permis à ce sport de s’exprimer au mieux et d’avoir un terrain qui lui est dédié sans lui être exclusif.

Espaces publics, espaces politiques

Si la ville à travers les projets des concepteurs va donc jusqu’à s’adapter pour que nous puissions jouir de ses espaces publics, certains n’ont pas besoin de ce confort pour avoir la conviction qu’il faut être dehors.

Ainsi, outre les traditionnelles manifestations, les expressions politiques les plus fortes ont souvent lieu à l’extérieur. À l’hiver 2006, l’association Les Enfants de Don Quichotte invite les riverains à planter leurs tentes et à dormir le long du canal Saint-Martin en signe de soutien avec les sans-abris victimes du froid. Cette initiative remporte un franc succès et l’action se réitère jusqu’à l’hiver 2010-2011, prouvant que malgré les conditions hostiles, les citoyens étaient prêts à investir ce fameux « dehors ».

Si le froid peut sembler rédhibitoire, la peur pourrait provoquer le même effet et nous inciter à rester chez nous. Néanmoins, l’équation n’est pas si simple comme nous l’a récemment montré la population parisienne. Les derniers attentats à Paris ont démontré l’attachement des parisiens à leur ville et leur envie de continuer à l’occuper partout et de toutes les manières possibles. Fédérés autour de mots d’ordre tels que #Jesuisenterrasse ou encore #Tousaubistrot, les habitants de la capitale ont fait front joyeusement en investissant les terrasses et les trottoirs dans une résistance pacifique.

Enfin, le récent mouvement Nuit Debout qui a occupé entre autres la place de la République à Paris pendant près de six mois a montré combien la vie à l’extérieur permet de faire dialoguer les habitants d’une même ville, qui se croisent tous les jours sans se parler. Cette initiative citoyenne et populaire nous a prouvé que plus jamais, la politique se fait dans et par la rue, dans un temps et un espace diffus.

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Crédits photo : Static.mediapart

Toutes ces initiatives se retrouvent sur un point essentiel : celui de vouloir être ensemble, et d’interroger voire de faire la ville -ou plus- collectivement. Ce besoin de faire société peut être compris à la lumière de l’expression d’Aristote qui qualifie l’Homme d’« animal social » c’est à dire d’une existence qui se construit en relation avec d’autres existences. Cet « animal social » devient un « animal politique » avec la pensée de Hannah Arendt. Pour la philosophe, le travail cet animal politique repose sur la « gestion de l’espace qui est entre les Hommes ». Ainsi, la politique est intimement liée à cette « gestion de l’espace » et à son appropriation. Les nombreuses initiatives démontrent le regain citoyen pour une forme de politique, qui n’est plus seulement celle du vote mais celle du faire-ensemble, partout, et tout le temps.


Mots-clés
: convivialité, partage, conviction, espace public urbain

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